Janvier 2004. Je pense peu au Transfert d’Embryons Congelés qui nous attend. Je fais le nécessaire pour qu’il soit possible : téléphoner au centre hospitalier pour qu’il m’envoie les ordonnances, etc. …. Cependant, je ne l’appréhende pas de la même façon que la première tentative. J’ai du mal à me remettre résolument dans une dynamique positive. J’ai l’impression que je suis prête, que je ne le vivrai pas du tout comme les tentatives précédentes : peut-être de manière plus détachée, moins angoissée du résultat. Mais c’est difficile à dire car quand le moment approche, tout change… Quoiqu’il en soit je veux le faire le plus vite possible. Je ne vois pas ce qu’une éventuelle attente m’apporterait car je me sens bien maintenant. Je suis réconfortée par les ordonnances qui ne m’imposent que du gonal-f et non plus de décapéptyl - l’aiguille de la seringue était plus longue -, le traitement est plus léger (la stimulation étant plus faible) et ne nécessitera pas d’arrêt de travail. Je pourrai même continuer à faire du sport. Dans l’ensemble ce sera sûrement plus facile… Je préfère ne pas connaître les chances de réussite avec des embryons congelés et y croire. D’ailleurs, pourquoi faire tout cela si ce n’était pas une méthode fiable ?

Mon cycle dépasse encore les 30 jours. Je ne m’étonne plus de rien depuis ma cœlioscopie. J’attends patiemment de pouvoir appeler le centre afin d’avoir la confirmation du début du traitement. Le moment arrivé, une nouvelle embûche se présente: mon cycle ne colle pas avec le calendrier du Professeur qui part en vacances. Je ne suis pas vraiment déçue car je sais que ce n’est que partie remise, mais contrariée car comme d’habitude mes règles ne tombent pas pour le mieux… J’ai un peu le blues, j’ai tellement peur de ne pas vite réaliser ce rêve qui semble parfois s’éloigner de nous… Je suis peinée de ne pouvoir commencer le traitement et pourtant je n’y crois pas tellement. Peut-être qu’au fond j’attends surtout le moment de recommencer une FIV depuis le début et non de prolonger l’échec de la première… J’appelle Cédric pour le tenir au courant ; il semble fataliste « il va bien falloir que l’on se fasse à l’idée que nous n’avons jamais de chance de ce côté là »… Je l’ai senti déjà abattu hier et ne me sentant pas moi-même avec un moral d’enfer je ne lui suis pas d’un grand réconfort…Le temps n’arrange rien en cette fin du mois de février. Le soir venu, nous discutons. Cédric me dit qu’il sera heureux même sans enfant si moi je suis heureuse. Pourquoi je ne suis pas comme lui ? Je me suis réveillée dimanche avec des larmes, il m’a serré dans ses bras et tout allait beaucoup mieux ! Il est magique cet homme là ! Je sens comme une petit boule de peur près de mon cœur, toujours présente et qui parfois se rappelle à moi. Il y a des jours où je me sens prête et d’autres où je mesure à quel point tout ne dépend pas de nous… Je recommence à tergiverser : cette douleur face à des femmes enceintes qui ne cesse pas, ces questions sur l’adoption, cette colère contre la vie et les contraintes d’organisation qu’imposent ces traitements. Patience…Patience… Il faut être patiente… Je ne suis qu’à ma première tentative, premier échec. Au bout de cinq tentatives plus de la moitié des couples ont un enfant – les chances d’être enceinte sont, elles, de 50 % au bout de trois tentatives - . Je sais : cinq tentatives, c’est beaucoup de FIV mais je me rapproche de plus en plus de notre réponse à la question : « serais-je enceinte de mon mari un jour ? ». Mais que c’est long cinq tentatives ! Il me faudra dix mois pour finir entièrement une FIV – transfert d’embryons « frais » puis utilisation d’embryons congelés. « Nos » embryons… Ses mots raisonnent… « Utiliser »… Je manque un peu de poésie, tout est si médicalisé dans notre cas.

Je me remets à nouveau en cause à chaque nouvelle entrave que nous rencontrons. Je me dis que nos problèmes ne s’arrêtent pas à nos causes biologiques (multiples pour nous) mais aussi peut être à un rejet inconscient de ma part d’être maman… Je prends le droit de me relâcher, être versatile, avoir des sautes d’humeur. Nous nous sommes fixés un délai plus ou moins précis pour continuer les tentatives. Passé ce délai, si nous ne sommes pas parents, nous aviserons sur notre avenir. Néanmoins, de nature impatiente, il me faut accepter cette attente. Une bonne nuit de sommeil me confirme que ma baisse de moral n’était que passagère.

 

Un mois plus tard, il est temps d’appeler à nouveau le centre pour évoquer à nouveau mon prochain Transfert d’Embryons Congelés (TEC). Le traitement commencera ce soir. Les premiers jours j’ai la joie de me rendre compte que je suis capable d’oublier ma piqûre! Je la fais dans un sursaut de mémoire… Aujourd’hui, j’ai mis ma boîte de gonal-F en évidence dans le salon pour y penser. Je continue à aller courir, faire du badminton ou du vélo : adolescente, je n’étais pourtant pas une sportive, mais maintenant j’en ai besoin. Mis à part deux échographies avec prise de sang qui m’empêchent d’arriver à l’heure au travail, le traitement passe assez inaperçu. La dernière fois j’étais très heureuse, finalement, de pouvoir me consacrer à la FIV entièrement, me reposer etc. Pour mon TEC c’est différent. Le travail et mes activités m’occupent. Je le vis de manière plus légère en étant détachée ou en essayant tout du moins ! Ce qui m’aide est certainement de ne pas trop y croire et que ce traitement n’est pas aussi invasif.

 

Ce matin-là nous avons pris le temps en nous prélassant et sans presser le pas. Si bien que nous sommes arrivés exactement à neuf heures au Centre Hospitalier. La prise de sang a été  réalisée rapidement et, dès neuf heure trente, nous étions sortis avec pour ordre de revenir dès midi avec la vessie pleine au cas où les résultats seraient bons (sinon nous en aurions profité pour reprendre des ordonnances). Midi moins le quart, nous sommes au rendez-vous, et aussitôt nous sommes placés dans une chambre, heureux que les choses se passent aussi vite. Vers douze heures trente, ma vessie est prête à exploser… Douze heures et quarante-cinq minutes,  ma voisine et moi-même nous demandons si nous n’avons pas été oubliées… Treize heures, nos maris cherchent des informations et nous apprennent que le Professeur S. est introuvable mais que tout est bon pour nous. Nous ferons donc le transfert même si l’on ne sait pas à quel moment… Premier tour aux toilettes : j’ai appris à soulager « un peu » ma vessie…. Treize heures trente minutes, deuxième tour au toilettes… Quatorze heures trente minutes, troisième tour aux toilettes… Le Professeur S. est toujours introuvable…. Quinze heure quinze minutes, quatrième tour au toilettes et toujours l’envie désespérée de faire pipi ! (j’avais bu une bouteille de un litre et demi !!!!)… Quinze heures quarante-cinq minutes, nos maris, encore partis à la recherche d’informations, nous réconfortent en nous disant qu’il est arrivé et fait justement des transferts… C’est bientôt notre tour… Seize heure dix minutes, c’est enfin mon tour ! Le Professeur S. nous informe que nos deux embryons décongelés sont de bonne qualité et il nous en restera encore deux. Déshabillée, je n’ai plus qu’à renfiler mon jean : ma vessie est trop pleine, il faut que je la vide encore en comptant jusqu’à quarante !!!! grrr !!!!…

 

Enfin me revoilà dans la chambre où je dois attendre une longue heure, allongée, avant de rentrer chez nous, affamés, n’ayant pas mangé ce midi… Comme ne cessait de le répéter le mari de notre voisine de chambre : le principal est que le transfert est lieu… Ce n’est pas lui qui est resté quatre heures avec une vessie pleine !!! Ses réflexions me permettent d’apprécier d’autant plus la patience de Cédric. Il ne se plaint pas et pourtant il me porte, ajoutant mon stress au sien. Je me rends compte à quel point le corps médical ne s’intéresse pas à lui. Tout est centré sur la femme : « ce n’est pas grave si votre mari ne peut être là, il suffit d’une lettre de sa part acceptant la décongélation et le transfert. » A part son sperme en début de FIV, rien de chez lui ne les intéresse. Il est impuissant devant ces centaines de piqûres que l’on me fait et absent des rendez-vous matinaux à tel point que l’on a parfois l’impression de faire un bébé avec le CHU…

 

Nous rentrons à la maison… avec deux embryons au chaud, dans mon utérus…Le train –train quotidien reprend. Nous partons dix jours pour les vacances de Pâques. Nous allons dans le Nord pour un mariage. La veille nous allons dans le premier laboratoire que nous trouvons pour faire ma prise de sang : test négatif. Après trois petites larmes nous passons à autre chose et nous nous préparons à la fête du lendemain. Le mariage se passe très bien (si ce n'est que le thème du « bébé » est très abordé dans une célébration de mariage ! Et j’ai vraiment du mal à rester dans une église). Bref, beaucoup d'émotions et un froid de canard m'ont bien fatigués d'où un rhume dont je ne sais me défaire. Nous encaissons plus vite, nous reprenons le dessus même si nous sentons bien que notre douleur est là, au fond de nous. Nous essayons de profiter du quotidien. Le jour, tout va bien et je vaque à mes occupations mais quand je me pose pour dormir la nuit j’ai du mal à trouver le sommeil. La nuit je pense à nos soucis et j’angoisse. Je cauchemarde : une petite fille me parle et me demande pourquoi nous l’enfermerons dans mon ventre. Grâce à elle, je me sens enfin une maman mais je suis triste d’avoir déjà perdu quatre potentiels enfants (embryons) . Je ne suis pas sûre de pouvoir

la sauver. Quelle

horreur ! Ce qui me réconforte est de pouvoir recommencer tout de suite, fin mai si tout se passe bien.

 

Je n’ai pas encore reçu les nouvelles ordonnances. J’appelle donc le centre. On m’apprend que, lors du dernier transfert, le Professeur S. a trouvé mon endomètre épais. Je dois donc les appeler à mon prochain cycle pour faire une échographie six jours après le début de mes règles, pour vérifier qu’il n’y a rien d’anormal avant d’envisager un autre TEC. J’espère qu’ils ne vont pas vouloir me refaire une célioscopie… Peut être me remettront-ils sous énantone ?… Voilà que je m’inquiète une nouvelle fois !!! Inutilement encore… J’ai besoin de sentir une échéance. Je m’accroche, je n’ai pas encore trente ans et mon horloge biologique ne me traumatise pas encore. Ma souffrance n’est pas une souffrance de privation ou de deuil comme si je me disais que je ne serais jamais maman (ce sera à nous de choisir l’adoption si besoin est). C’est une souffrance d’impatience et de frustration. Impatience depuis trois ans de ne pouvoir porter l’enfant dont nous rêvons, de nous deux ; et privation de ne pas arriver à quand même profiter de la vie comme je le voudrais, en attendant. Sans compter que je parle d’adoption mais la question n’est pas aussi simple…

 

 Mon échographie est repoussée : il n’y a pas de médecins disponibles en ce moment. Je demande quand même plus d’explications au téléphone. Mon endomètre a été mesuré à quinze millimètres le jour du dernier transfert alors qu’il était normal trois jours auparavant. Le Professeur S.  souhaite donc vérifier qu’il n’y a rien d’anormal. L’échographie déterminera si je dois subir une hystéroscopie et un curetage ou non (qui se font sans anesthésie, ouf !). Si tout va bien nous en resterons là… Cela pourrait aller jusqu’à une nouvelle intervention, une opération, s’ils trouvent vraiment des polypes gênants mais a priori j’ose espérer que ce ne sera pas le cas. Je stresse à l’idée que nous repoussions l’examen en septembre et de devoir passer les vacances d’été sans savoir ce qui m’attend: curetage et hystéro? Quand ? Suivi d’un traitement ou non ? Bref encore une fois nous nous armons de patience et nous attendons tranquillement d’avoir des réponses, sachant qu’il n’y a rien de bien grave. Mon échographie se fait finalement en juin, avant l’été : tout va bien. Je me sens en vacances du point de vue travail et médical. Pas d’intervention ! Nos vacances d’été se déroulent paisiblement, loin de ces tourments.

 

J’ai reçu au courrier mes nouvelles ordonnances : le traitement est essentiellement le même : gonal-f. Seul le déclencheur de l’ovulation change : ce sera de l’ovitrelle que je pourrai m’injecter moi-même en sous cutanée. Je gagne encore en liberté avec ce Transfert de nos deux derniers Embryons Congelés. Le centre ferme pendant l’été mais je peux commencer mon traitement si mon cycle démarre après le 14 Août. Et nous voilà pile le 14 Août lorsque mes « vilaines » arrivent… Puis-je commencer le traitement ? Le CHU étant fermé une bonne partie de l’été, mon ordonnance stipule « ne rien commencer si règles avant le 14/08 ». A priori, c’est bon pour moi. Reste à débuter les piqûres le lendemain : aïe, ce sera dimanche… Il me semble que l’on ne commence pas les injections un dimanche afin de ne pas risquer de programmer un transfert ces jours-là (les transferts ayant lieu à priori exactement quinze jours après le déclenchement de l’ovulation)… Après discussion avec Cédric et consultation de la notice du gonal-f, nous décidons de tout décaler d’une journée.

Bêtise ! Dix jours plus tard, le CHU m’apprend qu’il n’aurait pas fallu prendre une telle initiative ! Heureusement mes analyses de sang sont bonnes et je peux poursuivre le traitement. Le transfert a donc lieu comme prévu le 29 août. Je suis heureuse de pouvoir clore cette première FIV dans sa totalité avant de reprendre le travail. De plus, nous venons d’apprendre que Cédric a obtenu une mutation pour janvier et son nouveau poste sera à vingt minutes à pied de la maison (contre une heure et demie de train et bus jusqu’à présent). Autre bonne nouvelle : par je ne sais quel miracle, Cédric a accepté de me faire des piqûres ! J’ai un peu de mal à me les faire. J’ai comme un blocage. J’admire l’aiguille trois minutes avant de me décider à l’enfoncer dans mon ventre. Je réussis même à me faire des bleus : je ne sais pas ce qu’il me prend… Lui qui déteste vraiment ça, me la fait quand il en a l’occasion. J’apprécie d’être soulagée de cette charge… Encore une fois le traitement est léger et je ne ressens heureusement rien en comparaison du protocole long des débuts de FIV. Je vaque donc à mes occupations. Je prends enfin rendez-vous chez l’ophtalmologiste (pour une visite de contrôle, depuis le temps que je n’en ai pas eue…) et le dermatologue. Je ne suis pas enthousiaste à l’idée de consulter encore des blouses blanches (j’en vois assez en temps ordinaire au CHU) mais Cédric a repéré des tâches d’eczéma dans mon dos. Le stress encore ? J’ai tendance à tout reporter sur nos traitements…Enfin, certes il n’a pu m’accompagner cette fois pour ce nouveau TEC, mais je suis détendue car je suis la seule femme dans la chambre à attendre un transfert. Cette fois-ci je n’ai pas à attendre quatre heures avec la vessie pleine ! Je suis la seule à attendre un TEC à midi dans les couloirs du CHU. Il nous reste encore une semaine avant le grand retour des vacanciers d’été et le Professeur S. a repris son poste ce matin. Je suis paisible, j’ai prévu de la lecture. Lorsque je suis sur le fauteuil gynécologique, le professeur S. commence le transfert. Il semble avoir quelques difficultés, il m’incline davantage. La sage – femme me fait souffrir en appuyant fortement avec la sonde sur ma vessie pleine. Le silence règne. Je n’ose demander « quel est le problème ? ». Le transfert enfin fait, je retourne dans ma chambre soulagée d’avoir nos deux derniers embryons décongelés dans mon ventre. « Vous êtes notre première dame à reprendre un transfert en cette rentrée, il faut que ça marche ! » plaisante une sage-femme… J’aimerais tant… J’anticipe la suite : rendez-vous est pris avec le professeur afin de faire le point suite à ce dernier transfert de notre première FIV et je pense déjà à faire une pause jusqu’en janvier si le résultat venait à être négatif. Je redoute de devoir reprendre tout depuis zéro : des piqûres quotidiennes, une anesthésie, trois semaines d’arrêt…

 

Douze jours plus tard, je craque. Je sens que ce sera encore un échec : mon ventre me parle et m’annonce la fin de mon cycle. Je ne supporte plus cette attente, ces gélules de progestérone à placer dans mon utérus matin et soir alors que tout est perdu. Je n’en peux plus. La veille du test sanguin, j’ai la confirmation que c’est encore raté, mon ventre ne m’avait pas menti… Le compte rendu de ma prise de sang affiche : « béta HCG : <5 UI/ml ». À peine surprise, je n’en trouve pas moins la vie injuste, et encore une fois, c’est la colère qui m’anime. Que pouvons-nous faire de plus ?

 

Encore un mauvais moment à passer. Il faut continuer. Que faire d’autre ? L’agrément en vue d’une adoption demande cinq ans de mariage, il nous en manque deux et je veux encore espérer d’être enceinte. Mais comment ne pas perdre force et joie de vivre au fur et à mesure que les échecs se cumulent ? Je redoute la prochaine tentative : nous reprendrons tout depuis le début… Les piqûres de décapéptyl seront à nouveau de mise, je serai arrêtée trois voire quatre semaines, anesthésiée pour la ponction, mon ventre me fera souffrir, je devrai arrêter toute activité et rester chez moi à me reposer, à attendre, encore attendre… L’artillerie lourde de ce traitement me fera espérer peut être davantage la réussite et l’implantation de ces embryons frais, mais l’éventuel échec en sera d’autant plus difficile. J’ai peur de continuer et de sentir l’espoir s’évanouir en moi : comment réussir dans ces conditions ?