14 Décembre 2003. Aujourd’hui, je me suis levée avec des saignements… Nathalie me dit d’y croire encore mais ces saignements correspondent bien à mon cycle et sont donc synonymes d’échec… Nous avons encore des chances devant nous : quatre petits embryons qui nous attendent au CHU. Je ne veux pas me laisser abattre définitivement bien que je ressente quand même une vive douleur qui me remplit de peurs  d’espoirs et de déceptions. Je suis partagée entre cette conviction que nous serons parents et cette dure réalité qui s’impose à moi aujourd’hui. Nous sommes quelque peu déboussolés, mais c’est normal dans ce cas ! Nous n’avons plus goût à grand chose et je pense que la soirée ne va pas nous aider. Mais nous nous en remettrons… Il le faut…bebe_pour_noel

 Mon moral varie. Des bas : injustice et incompréhension – serons-nous parents, et, si oui, quand ? Pourquoi cela nous arrive, à nous ? - et des moments moins bas : entre espoirs et acceptation ? – Comment profiter de la dans notre situation, et occulter cette attente ? Comment la vivre au mieux, ainsi que les traitements qui l’accompagnent ? -. Cédric a été parfait et je le redécouvre. Jusqu’à présent nous avons eu besoin de réconfort pour les mauvaise nouvelles liées à notre infertilité et nous étions encore maladroits et faibles. Aujourd’hui je le redécouvre un peu plus, il a été comme je le souhaitais face à cet échec. Nous avons du mal à redonner aux choses leur juste place. Tout est fade car l'échec ternit notre existence.

Encore une fois, pour me rassurer, je regarde sur Internet les chances de réussite des FIV-ICSI. Je recherche également d’autres techniques complémentaires qui pourraient nous aider et augmenter nos chances. L’idée d’un rendez-vous avec le professeur émerge : si l’on doit faire une deuxième tentative de FIV en repartant du début, j’aimerais qu’il me donne son point de vue sur notre échec et qu’il me parle d’autres techniques comme le « hatching » (petite incision pour faciliter la nidation de l’embryon) ou la « culture prolongée » (pour mieux sélectionner les embryons à implanter)… Je devine qu’il nous faut persévérer dans ce sens avant de tirer des conclusions trop hâtives comme j’ai peut être tendance à le faire… J’ai toujours besoin de savoir où je vais (notamment en ce qui concerne le déroulement des traitements) et avec quelle chances de réussite, afin de me préparer et d’affronter sereinement le tout. Avec cela, j’ai l’impression de prendre part au combat et que c’est cette attitude qui me permet d’avoir confiance et d’être forte.

 

Noël approche et nous sommes soulagés de rester entre nous. Nous ne partageons pas nos difficultés en famille et nous ne nous sentons pas d’éluder le sujet et de prendre le risque de gâcher

la fête. J

’ai une belle sœur enceinte et Cédric a son frère qui vient d’être papa. Nous espérons donc que nos parents pourront se réjouir lors de ce Noël. Pour notre part, nous préférons voir tout le monde dans un autre contexte que les fêtes de famille… Le moral revient et est encore fragile, c’est trop tôt. Nous confirmons également à nos amis que nous restons chez nous pour le nouvel an : « c’est si contraignant comme traitement ???!!! » demandent-ils… « ben oui : piqûres, prises de sang, échographies, arrêt et surtout l’envie de le vivre à deux, de se retrouver après pour digérer tout ce mois d’espoir et de traitement… ».

 

 Pour le réveillon de Noël, nous avons réservé une table chez notre restaurant chinois préféré. Nous avons commencé les travaux d’aménagement de notre cuisine intégrée pour nous occuper l’esprit et ce soir là, je peins les murs jusqu’à 19h30 avant de prendre une douche et de profiter de cette soirée. Je m’attendais à un restaurant vide. J’imaginais le restaurateur nous ayant oubliés… Finalement nous sommes cinq couples répartis dans cette salle pour fêter tranquillement un Noël un peu particulier. Qui sont-ils ? Sont–ils des abandonnés par leur famille ? Des athées profitant du calme des rues ? Nous nous sentons en froid avec nos croyance religieuses et n’allons pas à la messe de minuit. Nous sommes en rébellion de ce côté–là. Nous passons une excellente soirée dans le climat apaisant de ce restaurant. De retour chez nous, nous continuons les festivités et nous offrons nos cadeaux respectifs. Contre toute attente, notre bonne humeur égaie toute

la soirée. De

même, au réveillon de la Saint Sylvestre, nous réservons une table, et choisissons un restaurant gastronomique du centre ville. C’est Cédric cette fois qui finit de monter des meubles en kit de notre nouvelle cuisine jusqu’au départ. Le repas est succulent et le restaurant bondé de belles grandes tables d’amis joyeux. A minuit, nous nous serons la main avec les tables voisines en se souhaitant une très bonne année 2004. Tout se passe merveilleusement bien.

 

 De retour au travail, après six semaines d’absence (mon arrêt de trois semaines ayant été prolongé d’une semaine et suivi de deux semaines de vacances scolaires), j’affronte une série de petites questions et de vœux de collègues avec beaucoup de mal. Des vœux de bonheur, des questions sur mon absence et l’annonce d’une grossesse : bref tout était là pour me rappeler de mauvais souvenirs de ce mois de Décembre. Nat m’avait prévenue, le retour à la vie réelle est un atterrissage forcé. Elle me livre son expérience et me cite les propos déplacés qu’elle a encaissés après son premier échec : "tu sais, ce n'est que ta première...ma voisine en est à sa 13ème (!!!)...et ça n'a toujours pas marché, mais faut pas désespérer », « tu es trop négative, tu vois toujours tout en noir, c’est pour cela que ça ne marche pas ! ». 2003 ne va pas me manquer et je suis contente de commencer une nouvelle année qui ne peut être que meilleure. Finis les examens, les interrogations, 2004 sera l’année des tentatives.

 

Je me sens tellement mieux chez moi dans mon petit quotidien que j'apprécie moins les soirées entre amis ou famille. Je me protège de la vie extérieure car je ne veux pas voir nos difficultés. J'ai envie de me consacrer à mon mari, de le voir toute seule! Je vais moins vers les autres alors je prends sur moi et je me force, un peu, afin de ne pas fragiliser nos liens vers l'extérieur. Je ne ressens même pas l'envie de parler de nos difficultés à nos amis "anciens". Je crois que c'est ça le truc ! Ils sont "anciens"… Ils ont évolué, leur vie avance et me renvoie à notre solitude constante. Nos nouvelles rencontres ont l’avantage de nous prendre comme nous sommes au moment présent. Cédric a la même réaction, peut être plus sérieusement, et s’inquiète en me disant « on ne va quand même pas devenir associables et nous couper de nos amis ! ». Il comprend et ressent même parfois lui-même le besoin de partager cela à deux. Je n’ai pas envie de tricher sur notre état émotionnel ou tout simplement sur notre état d’humeur et même de l’imposer (en étant naturel) à notre entourage. Rester avec Cédric en tête à tête est la solution de facilité : il me comprend, nous en parlons, ou, parfois, ce n’est même pas la peine. Nous passons ainsi du rire aux larmes, ou vice et versa, sans peur d’être jugés. Cependant il ne veut pas que cette « solution de replis sur nous» dure. Il aime, c’est sa nature, voir du monde, faire de bons repas avec des amis etc. … Ces épreuves nous rendent plus proches mais à un tel point que le danger est que notre couple se suffise à lui-même…Je crains de faire un début de déprime, je cède à la panique.

Mes nuits sont courtes, je me lève avec Cédric pour profiter encore de lui avant qu’il ne parte pour une nouvelle journée de travail puis je me recouche et je réussis souvent à me ré - endormir une grosse heure avant que ce ne soit mon tour de me préparer. Les lundis matins sont durs. Cela devient une habitude depuis la rentrée, tous les lundis matin, je boude la vie, j’ai un peu le cafard… Et heureusement, dès que je suis au travail, tout rentre dans l’ordre… ouf ! Je suis généralement rassurée de voir que le midi cet état d’esprit a vite disparu. Néanmoins cela revient chaque semaine. Peut être est-ce l’approche du prochain Transfert d’Embryons Congelés (TEC) qui m’angoisse, je ne sais… J’enregistre plein de petites phrases ou images et de temps en temps elles resurgissent et me font cogiter négativement. J’ai parfois vraiment l’impression de devoir me battre contre moi-même pour savourer la vie comme elle le mérite. Je culpabilise aussi de ne pas avoir le moral et de saper celui de Cédric avec mes idées pas très gaies… Je voudrais tellement être parfaite, la femme idéale qui maîtrise la situation, sereine jusqu’au bout, maîtriser mon corps et mon esprit. Nat me convainc que nous ne nous débrouillons pas si mal à près tout.

 

Heureusement mon début de déprime s’évanouit en quelques semaines. Nous nous re sociabilisons avec joie, profitant de cette pause avant le prochain traitement. Le revers de la médaille est que nous avons levé un voile sur nos relations avec notre entourage. La réalité est plus brutale : nous ne nous encombrons plus avec des relations peu profondes. Nous ne faisons plus d’efforts avec les « proches » qui n’ont jamais été vraiment présents. Nous avons besoin de rapports solides, de personnes sur qui nous pouvons compter, ressentir l’affection. Nous arrivons enfin à apprécier les gestes, fusent-ils discrets, de soutien et qui nous touchent. Une petite carte, un mail, un regard, une question : nous sommes heureux de constater que les personnes qui nous sont chères sont aussi patientes et ne nous ont pas oubliés. Nous sommes dans une phase d’optimisme, durant laquelle même les maladresses ne nous atteignent plus. Ainsi, nous sommes à la fin du mois de Février lorsqu’une future jeune mariée nous demande si l’on compte annoncer un bébé pour 2004. Je lui explique alors (maladroitement aussi, je l’admets) notre situation. Sa réponse fut inattendue : « Ah bon ! D’habitude on voit ça à la télé ! Ça fait bizarre ! Pourvu que ça ne nous arrive pas à nous ! » … A croire que, pour certaines personnes, nous pourrions porter malheur !… Nous en rions. Néanmoins, nous sommes conscients de ne pas être équitables avec notre entourage : certains avec les mêmes propos peuvent nous toucher alors que d’autres nous blessent par leur silence.

 

 Nous gagnons en caractère et commençons (timidement au début) à répondre et dire ce que nous n’apprécions pas, ou dénoncer les propos avec lesquels nous n’adhérons pas. Soit j’ignore les propos blessants et j’évite le sujet par la suite ; soit j’explique ce qui me blesse ou gêne lorsqu’il s’agit d’une personne que j’aime et apprécie et avec qui je souhaite encore avoir l’occasion de discuter. Je préfère le deuxième cas… J’essaie de ne plus être aussi dure. Dans d’autres domaines je manque certainement également cruellement de tact sans m’en rendre compte. Etre sensibilisé à ce sujet ne doit pas pour autant nous rendre obtus et intransigeants. Nous sommes prêts à faire notre possible pour profiter de ces moments de bonheur que l’on ne souhaite plus remettre à demain en attendant toujours un événement précis : « je serai heureuse à la fin de mes études », « nous serons heureux après notre mariage », « nous serons heureux lorsque nous aurons un enfant » sont des pensées à bannir.

 

Plusieurs week-ends se programment donc par ci par là.